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Dans un monde paradoxal, la littérature est une respiration

03/07/2017 -

Dans la vie d'un auteur de seconde zone comme votre serviteur, il y a d'étranges journées que l'on appelle "salon du livre". Ou encore "foire aux livre", "dédicaces" ou "festival". Des journées entre parenthèses, durant lesquelles vous n'êtes ni au travail ni en loisir, c'est un temps d'ennui souvent, dans l'attente du lecteur ou de la lectrice, de rencontre parfois, de retrouvailles avec vos camarades auteurs, aussi. Et, heureusement, de découverte. Encore faut-il faire preuve d'un minimum de bonne volonté, mais un auteur n'est-il pas curieux par essence ? Je vous le dis, il l'est, même s'il prétend le contraire.
Ainsi ce jour-là à Carry (le-Rouet, près de Marseille, sur une côte dite "Bleue"), tout le monde connaissait à peu près tout le monde. Les organisateurs s'étaient efforcés de faire les choses aussi bien que possible (merci Alban), la paëlla était succulente et la canicule presque supportable. Les auteurs étaient tous du coin, plus ou moins inconnus, plus ou moins à succès. Pas de surprise en vue, donc. Pourtant, à côté de mes camarades et amis Carrese et Thomazeau, une auteur que je ne connaissais pas pointait le bout de son tee-shirt. Sigolène Vinson. Non, je n'en avais jamais entendu parler, n'en déplaise aux lecteurs assidus de la presse parisienne, je ne connaissais rien de l'histoire ni des écrits de cette actuelle martégale. Une chance pour moi puisque cette fois, c'est d'un de ses romans dont j'ai fait l'acquisition. Ainsi que d'un autre, d'ailleurs, du Marseillais Charles Gobi, mais là, si la qualité est certaine, la surprise n'était pas de mise.
Me voilà donc rentrant de Carry (le-Rouet) avec dans la poche la version Pocket, ça tombe bien, de Courir après les ombres, un texte publié en 2015 chez Plon. J'aimerais m'arrêter là et ne pas vous en dire plus, mais il est clair que c'est tout à fait impossible. Pour qui, comme moi, aime rêver les villes et les territoires (vous le savez si vous avez lu L'inventeur de villes), Courir après les ombres recèle de la même magie que le broun roun roun des roues du Transsibérien de Blaise Cendrars. Une écriture épurée et nostalgique. Des personnages totalement concrets et totalement poétiques. Et le paradoxe - pour qui n'a jamais étudié la géographie - d'un monde complexe et minuscule à la fois (c'est aussi le privilège d'un auteur que de réduire le monde à son récit). Sigolène Vinson, ou plutôt son personnage, court après "les écrits jamais écrits" d'Arthur Rimbaud. Mais son "héros" n'est que le maillon d'une chaîne humaine et d'une chaîne de lieux et de ports, ainsi que d'une chaîne poétique (la poésie est une lumière diffuse et pâle, bien davantage qu'une suite de vers millimétrées) qui nous fait visiter la corne de l'Afrique, l'émirat d'Oman, les cales d'un immense minéralier, la Birmanie et la Chine. Et le souvenir de Rimbaud. Evocation éthiopienne, voyage amoureux, illusion poétique, Courir après les ombres est aussi et surtout un phénoménal plaidoyer contre le dangereux sans-gêne qui mène le monde, contre l'action destructrice des multinationales, contre le règne du profit et de l'affrontement géopolitique.
Dans ce monde paradoxal, la littérature est une respiration, pour presque tous les personnages de ce roman, pour ses lecteurs, et on n'a de cesse d'imaginer qu'elle le devienne totalement. Une respiration profonde et bienfaitrice.
Un certain nombre d'auteurs de ce début de siècle, pas encore les plus connus, mais peut-être ceux qui laisseront la trace la plus marquante, ont ce pouvoir de faire comprendre à leurs lecteurs le sens dans lequel tourne le monde, qui n'a rien à voir avec celui que l'on affiche sur nos écrans, dans nos best-sellers et qu'on serine sur nos ondes. Je citerai ici, parce que je les ai lus ces derniers mois, Mike Resnick pour son Kirinyaga, Christian Garcin pour ses Vies multiples de Jeremiah Reynolds, Sébastien Doubinsky pour sa Trilogie babylonienne, René Frégni pour son Je me souviens de tous vos rêves, Laurent-David Samama pour son Kurt... Il y en a d'autres bien sûr. Et j'ajouterai en tête de liste ces ombres après lesquelles court Sigolène Vinson.
Evidemment, chacun a le droit de ne pas être d'accord et de se réfugier derrière ses propres ombres. Mais la lumière têtue de ces ouvrages est capable d'ouvrir bien des portes.

P.CB
photo
© patrick coulomb

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